L'hygiène numérique

Avertissement : il n'est pas question ici de dramatiser, de répandre la peur ou exagérer d'improbables menaces, mais simplement de dresser des constats et proposer autant que possible des solutions adaptées.

Il y a de nombreux gestes que nous faisons quotidiennement afin de conserver une certaine qualité de vie, et ce, de façon spontanée sans trop y penser. Certains de ses gestes ne sont pas décisifs en soi mais contribuent à préserver dans l'ensemble un minimum de bien-être et de sécurité. On se lave les mains avant de manger, on fait un peu de sport pour garder la santé, le ménage pour tenir nos habitations propres. Afin de conserver notre intégrité physique et celles de nos biens, on met à contribution quelques techniques simples par exemple en fermant sa demeure à clef lorsqu'on s'absente. La nuit, on ferme les volets, on tire les rideaux. À l'extérieur, on est discret sur le nombre de billets dans notre portefeuille, tout comme on ne claironne pas sa maladie vénérienne devant la machine à café le lundi matin, ni un autre jour.

Cette liste rébarbative démontre que tous ces gestes constituent un acte d'hygiène qui par définition tend à nous préserver.

Hors, notre vie en chair et en os et celle que nous avons via le réseau Internet sont de moins en moins dissociables et seront bientôt totalement imbriqués.

Par conséquent, il n'y a aucune raison valable pour que nos actions numériques souffrent d'un si grand manque d'hygiène.

La donnée est une massue

Sur Internet, ce n'est pas forcement votre argent qui attire les convoitises, en tout cas pas toujours frontalement ni systématiquement. Ce sont vos données. Ces données que vous répandez sciemment ou non sont une mine d'or pour beaucoup de gens qui, eux, savent en faire quelque chose. Comme, justement, les transformer en montagnes d'argent et/ou en outil de contrôle. Votre intégrité physique n'est à priori et fort heureusement pas menacée aussi directement que dans une rue malfamée, bien que partout dans le monde des gens sont jetés en prison, punis et même assassinés à cause de ce qu'ils ont publié sur le Net. D'autres se suicident, victime de harcèlement ou de chantage.

Lorsque malheur arrive, il est souvent de mise et toujours facile d'accuser Internet. Hors, le pauvre n'y est strictement pour rien. Le réseau fait ce qu'il sait faire et rien d'autre, c'est-à-dire transporter des paquets de données. Le vrai problème vient systématiquement de l'entité qui se tient devant l'écran, que se soit par malice du côté des agresseurs ou par excès de confiance, par résignation, mais plus souvent hélas par indifférence et insouciance du côté des victimes.

Je n'ai rien à cacher

On ne reviendra pas en détail sur l'espionnite chronique et généralisée qui a lieu sur Internet, par les entreprises privées de type GAFAM ou par les états, tant elle peut prendre diverses formes. Tout ceci est abondamment documenté depuis plusieurs années, et encore plus sérieusement depuis que Edward Snowden a mis les pieds dans le plat.

En revanche, je crois qu'il est très important de parler d'un aspect un peu moins décrié mais qui pourtant constitue un gros nœud du problème.

Car ce qui est le plus navrant est bien la participation citoyenne et volontaire à cette orgie de captation de données personnelles, que ce soit sciemment par un burlesque je n'ai rien à cacher ou pire, par renonciation avec la version remix mais tout aussi pathétique ; de toute façon, je n'ai rien à me reprocher.

Tous les internautes qui perpétuent cette insalubrité latente sur le réseau (et du même coup, en dehors de celui-ci) n'ont tellement rien à cacher qu'ils ne tirent jamais les rideaux, ne ferment jamais les volets, donnent sans hésiter leur salaire et le nom de leur maîtresse ou amant. Car pour adhérer honnêtement à ce pseudo-argument je n'ai rien à cacher il faut être aussi exhibitionniste que paresseux tant l'autruche qui se cache confortablement la tête dans le sable offre par le fait même une autre partie de son anatomie que les Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft de ce monde s'empresseront de venir renifler. Ce qui est bien pratique pour vous vendre un string en fibre de bambou ou un livre sur les gaz à effet de serre, vous faisant passer du même souffle pour un environnementaliste donc potentiel terroriste.

On pourrait dire. Et alors ? Chacun fait ce qu'il lui plaît !

Oui. Si on aime épancher sa vie sur des serveurs d'entreprises privées situées sur un autre continent, le tout contre un semblant de gratuité, on a effectivement le droit de le faire, après tout, chacun ses fantasmes.

Ceci dit, la chose devient assez sordide lorsque l'étalage de votre vie privée entraine dans le même tourbillon celle des autres qui n'ont rien demandé.

Par exemple, rappelons que Google lit tous les courriels qui passent par ses serveurs (dans le sens littéral du terme « lire »). Par conséquent, un internaute qui a un compte Gmail oblige ceux qui n'utilisent pas Gmail à accepter les conditions d'utilisation de Google par la force des choses. En fait, s'abstenir d'ouvrir un courriel provenant d'une adresse Gmail n'est donc pas suffisant pour refuser les conditions de Google, il faudrait en plus refuser d'envoyer des messages à tous les utilisateurs de Gmail !

De la même manière, ceux qui n'ont pas de compte Facebook, seront un jour ou l'autre sur Facebook sans qu'on leur demande leur avis, pour peu qu'ils participent à quelques fêtes d'anniversaire ou sorties au restaurant. Pourtant, ils n'ont pas - à priori - accepté les clauses vie privée de Facebook, contrairement à ses membres qui ont évidemment lu attentivement les conditions d'utilisation de Mark Elliot Zuckerberg.

En d'autres termes, c'est exactement comme si en vous accordant le droit de la conduire, le constructeur de votre voiture se donnait le droit de capter mes conversations et ma photo parce que vous m'avez pris en stop. Avouez que c'est tout de même effarant puisque nous ne sommes plus dorénavant en présence d'un contrat de gré à gré mais de gré ou de force.

On constate donc qu'un effet pervers du manque d'hygiène numérique est que les autruches elles-même contribuent dans leur délire de paresse et de renonciation à répandre la malpropreté numérique, fermant ainsi la boucle, comme le cycle de l'eau (usée).

Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades

Alors que peut-on faire pour contrer l'espionnage des états, les aspirateurs à données que sont les GAFAM et leurs Kapos ou les voleurs qui tentent de subtiliser vos données bancaires par la ruse ou la force ?

Un Kapo étant par exemple une personne qui met les photos de vos enfants sur Facebook, sans rien vous demander.

Se déconnecter est une solution un peu trop drastique. Bien qu'il soit encore possible de vivre sans ordinateur ni accès à Internet, il est fort à parier qu'à moyen terme, quiconque n'est pas connecté sera au mieux considéré comme un asocial ringard et passéiste, mais surtout comme une personne suspecte.

Une première réponse à cette question se situe avant tout dans nos comportements. Il s'agit en premier lieu de regarder notre ordinateur sous un angle nouveau. Ne plus le voir comme un vulgaire ustensile, comme s'il n'était qu'une sorte de télévision interactive ou un utilitaire aussi anodin qu'un téléphone à cadran ; mais bien comme un objet très personnel, sensible (dans tous les sens du terme), dont l'entretien et l'usage exigent au moins autant d'attention qu'un logement.

Un téléphone intelligent (smartphone) est un ordinateur qui peut téléphoner.

On l'oublie souvent, mais Internet ne fonctionne pas en sens unique. Si le réseau s'offre à vous, il est crucial de réaliser que vous vous offrez au réseau.

Une fois ce petit travail de philo réalisé et assimilé, on peut envisager de mettre en place les outils nécessaires à notre protection ET celle des autres. Hors, il est d'autant plus difficile de le faire que les menaces auxquelles nous faisons face en naviguant sur le Web sont souvent très diffuses, pour ne pas dire carrément abstraites (même si dans le cas des GAFAM, elles sont assez bien identifiées).

La suite de ce gros chapitre va être totalement consacrée à tenter de visualiser les dangers potentiels et faire une liste des outils qui vont nous aider à être un peu plus prudent et, in fine, beaucoup plus propre.


Qui craindre ?